Foumbouni : histoire de la scolarisation des filles et de l’évolution du rôle des femmes

Introduction

L’histoire de la scolarisation des filles à Foumbouni s’inscrit dans un long processus social marqué par des résistances, des initiatives familiales courageuses et des transformations profondes de la société comorienne. Comme le rappelait le poète espagnol Antonio Machado :
« Caminante, no hay camino, se hace camino al andar »Voyageur, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant.

Cette citation résume l’esprit de cette histoire : un chemin qui s’est construit progressivement grâce aux efforts de familles, d’enseignants et de femmes pionnières.

La société de Foumbouni, comme l’ensemble de la société comorienne, était traditionnellement patriarcale. Le pouvoir social et les décisions importantes appartenaient essentiellement aux hommes. Dans ce contexte, l’étude de la question du genre revient à observer les progrès réalisés dans l’émancipation des femmes, notamment dans trois domaines principaux :

  • l’accès à l’école
  • l’accès aux professions
  • la participation aux instances de décision

L’accès à l’école constitue le point de départ de ces évolutions.

L’écrivain camerounais Mongo Beti résumait d’ailleurs cette réalité par une formule simple :
« Pour faire avancer la cause des femmes en Afrique, il faut scolariser le maximum de filles. »


I. Les premières filles scolarisées à Foumbouni

Identifier les toutes premières filles scolarisées à Foumbouni n’est pas simple. Les témoignages diffèrent et les archives sont rares. Cependant, plusieurs récits convergent vers une même origine.

Selon la mémoire collective, les premières filles scolarisées seraient issues de la famille Ibrahim Mboreha. Deux noms reviennent fréquemment :

  • Maman Sibitwani
  • Maman Hafouswa

Leur scolarisation remonterait à la fin des années 1940 et au début des années 1950. Toutefois, malgré cette initiative précoce, les préjugés sociaux restaient très forts. Dès que le père, homme instruit et voyageur entre Madagascar et les Comores, s’absentait, les pressions sociales reprenaient le dessus et les filles quittaient souvent l’école.

À cette époque, une règle sociale dominait :

les filles aînées n’étaient pas scolarisées car elles étaient destinées au grand mariage.

Cette règle a marqué plusieurs familles pendant des décennies.


II. Les exemples de familles confrontées à cette règle

Plusieurs cas illustrent cette pratique.

Famille du Dr Kassimou

Dans cette famille :

  • Maman Halima et Maman Atikati furent scolarisées
  • Fundi Hakika et Mma Zoula ne le furent pas

La même logique se retrouvait dans d’autres familles.

Famille Dhoiffir Mohamed Soilihi

À Madagascar :

  • Mme Binti Mohamed Soilihi et Mme Mansour furent scolarisées
  • Mma Radjab ne le fut pas

Famille Kalidanse Ahmed

Dans cette famille :

  • les garçons furent scolarisés (Fundi Kalidanse en 1952, Fundi Anzi en 1960)
  • Mma Johnny ne fut pas scolarisée, car réservée au grand mariage.

Ces exemples montrent l’importance du poids des traditions dans les décisions familiales concernant l’éducation des filles.


III. L’année 1959 : la rupture du tabou

Un tournant important intervient en 1959, lorsque certaines familles décident de briser ce tabou.

Trois cas marquants illustrent cette évolution :

  • la famille Boinali, avec Mme Sahala à Moroni
  • la famille Abdou Chacourou Mmadjoini, avec Ourango Ibouroi à Majunga
  • la famille de Mme Tachirifa Charif, à Foumbouni

Ces décisions représentent un véritable défi face aux préjugés de l’époque.


IV. L’exemple de la famille Boinali

L’histoire de cette famille s’inscrit dans un contexte particulier.

Le grand-père, Alhadhuiri Ahmed, avait fréquenté l’école primaire avant de partir à Madagascar. Il s’engagea ensuite dans l’armée et participa à la Seconde Guerre mondiale en tant que tirailleur malgache, notamment à Djibouti, où les forces françaises libres et britanniques défendaient la mer Rouge contre les forces italiennes.

Après la guerre, il entra dans la police locale, appelée à l’époque garde indigène, future garde Comore.

Ce parcours, associé à une tradition familiale d’instruction et de service public, donna à la famille la légitimité nécessaire pour affronter les préjugés sociaux.

En septembre 1959, plusieurs enfants furent scolarisés :

  • Mabadi Boinali
  • Said Ali Boinali
  • Salimata Boinali

V. Le cas de Mme Ourango Ibouroi

À Majunga, en 1959, Ourango Ibouroi, fille aînée de Mma Sili, fut également scolarisée grâce à son oncle Abdou Chacourou Mmadjoini, brigadier des douanes.

Ancien élève brillant de l’école primaire de Foumbouni, il avait ensuite servi dans l’armée française pendant la Seconde Guerre mondiale avant d’intégrer l’administration douanière de Madagascar.

Grâce à son autorité et à son parcours, il décida de scolariser sa nièce malgré les normes sociales de l’époque.


VI. Le parcours remarquable de Mme Tachirifa Charif

Le cas de Mme Tachirifa Charif représente l’un des défis les plus marquants.

Sa famille ne disposait pas des mêmes ressources sociales que les précédentes et vivait à Foumbouni même, où les pressions sociales étaient particulièrement fortes.

À cette époque, beaucoup affirmaient :

« Une fille aînée à l’école ? Attendez la suite… »

La scolarisation des filles était souvent associée à des craintes de déchéance morale.

Malgré ces critiques, ses parents maintinrent leur décision.

Elle fut scolarisée à l’école de Habedja, inaugurée en 1952.

En 1965, elle réussit le concours d’entrée en sixième au lycée de Moroni, malgré de nombreuses rumeurs et critiques.

Elle poursuivit ensuite ses études :

  • 1969 : obtention du BEPC
  • 1969-1970 : première lycéenne de Foumbouni à Moroni

Elle poursuivit ensuite une carrière dans l’enseignement et l’administration publique, travaillant notamment :

  • au lycée Said Mohamed Cheikh
  • au gouvernorat de Ngazidja
  • à l’Office comorien des postes.

Elle fut également active dans plusieurs associations, notamment :

  • Mawunati, association nationale pour l’émancipation des femmes
  • Wanissa, association pour le développement des femmes et des enfants à Foumbouni.

VII. La révolution comorienne et l’alphabétisation

La révolution comorienne (1975-1978) marque un nouveau tournant.

Le régime affirme sa volonté de lutter contre l’ignorance et lance une politique de scolarisation systématique des enfants, filles comme garçons.

Le principe traditionnel selon lequel la fille aînée devait rester à la maison est officiellement abandonné.

Parallèlement, une vaste campagne d’alphabétisation de masse est mise en place.

Des salles de classe sont ouvertes dans plusieurs lieux de Foumbouni :

  • Habedja
  • le terrain de Mohamed Mouigni
  • Badjanani

Des collégiens et lycéens deviennent formateurs pour les adultes, notamment pour les femmes.

Les participants apprennent à lire et écrire en comorien à partir de textes simples de la vie quotidienne.

Cette expérience prendra fin après la chute de la révolution en mai 1978, mais elle aura contribué à renforcer l’accès à l’éducation.


VIII. L’émigration et l’autonomie économique des femmes

Un autre phénomène va profondément transformer les rapports sociaux : l’émigration vers la France.

Pendant la période révolutionnaire, de nombreuses femmes rejoignent leurs maris en France. Elles y accèdent au travail salarié et disposent désormais de revenus propres.

Une partie de ces revenus est envoyée aux Comores sous forme de transferts de la diaspora.

Ces ressources modifient progressivement les rapports de pouvoir au sein des familles, renforçant l’autonomie des femmes.

Une étude menée en 2012 par Ben Imani et Elhadji, avec le soutien du PNUD et de l’Université des Comores, montre que :

  • les femmes orientent davantage les transferts vers le mariage et la santé
  • les hommes privilégient le mariage et l’éducation.

Conclusion

L’évolution de la scolarisation des filles à Foumbouni s’inscrit dans un mouvement progressif de transformation sociale.

Plusieurs familles ont joué un rôle pionnier, notamment celles de :

  • Mme Sahala
  • Mme Ourango Ibouroi
  • Mme Tachirifa Charif

Leur courage a permis de remettre en question des normes sociales profondément ancrées.

Aujourd’hui, ce qui paraît ordinaire — scolariser une fille — était autrefois un acte de résistance face aux préjugés.

Comme l’écrivait Albert Camus dans La Peste :

« On ne félicite pas un instituteur d’enseigner que deux et deux font quatre. On le féliciterait peut-être d’avoir choisi ce beau métier. »

De la même manière, il convient de reconnaître le courage de ces familles qui, dans un contexte difficile, ont ouvert la voie à l’éducation des filles.

Mentions d’auteur et d’édition

Auteur du texte original :
Elahadj Moahmed (Chita)

Le présent texte est issu d’un travail de mémoire et de réflexion consacré à l’histoire de la scolarisation des filles et à l’évolution de la place des femmes dans la société de Foumbouni.

Mise en forme, adaptation et édition d’archive :
VIF

Cette version a été organisée et mise en forme sous forme d’article historique et de document d’archive, afin de faciliter sa conservation, sa lecture et sa diffusion dans un cadre documentaire ou académique, tout en respectant le contenu et l’esprit du texte original.

Statut du document :
Document d’archive – reproduction éditoriale d’un texte original consacré à l’histoire sociale de Foumbouni.

Date de mise en forme :
16/03/2026

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